Feux de Joie


CRITIQUE : ÉMILIE PAYEUR – FEUX DE

JOIE

23 OCTOBRE 2017 PAR HUGO TREMBLAY (Canal Auditif)

Émilie Payeur est une harsh-bruiteuse minimaliste en série, relâchée il y a

quelques années par les couloirs sombres et reclus de la faculté de

musiques électroacoustiques de l’UdeM. Notamment, tiers des Dead

Squirrels, elle a à son actif depuis peu un troisième album solo nommé Feux

de Joie qui assume beaucoup plus explicitement l’inspiration minimaliste,

harsh-noise et industrielle de sa musique.

L’album est comme une continuation logique de Deadline, son dernier opus,

par rapport à Table des Matières, son premier. Dans ce dernier, sa musique

était centrée sur une influence explicitement électroacoustique, certainement tributaire de ses études

dans le domaine, bien qu’elle utilisait beaucoup d’objets sonores non loin du noise. Dans son deuxième,

la scission avec les articulations « classiques » de l’électro est évidente par grands moments, et on voit

apparaître beaucoup de citations directes. Ce en quoi Feux de Joie est une suite logique. On est

maintenant majoritairement loin du paradigme électroacoustique pour se rapprocher davantage du noise,

d’un art encore plus abstrait de par sa singularité.

Bien que sa musique soit parfois agitée, comme dans la bien imagée Handle With Care, l’esthétique

générale est assez minimaliste, non pas au sens d’un Philip Glass mais plutôt d’un Steve Reich. Les

pièces sont toutes assez longues et se développent le plus souvent très lentement. Elle use beaucoup

d’ostinatos ou de pédales qui nous font prendre conscience des micrométamorphoses timbrales. Payeur

fait évoluer le tout de façon assez musicale, utilisant beaucoup la répétition pour mieux exploiter ou pour

donner plus d’impact à la transformation et, ultimement, à la terminaison.

Le rythme est majoritairement absent de l’oeuvre de la Montréalaise, et ce depuis ses débuts. En fait, il

est souvent présent, mais rarement au sens auquel on est habitués de le reconnaître. Il se présente plus

comme une idée de cyclicité globale que comme un moteur explicite de son oeuvre. Nous le déduisons de

son travail de boucles ou d’ostinatos, comme dans Please Use Next Door, mais rarement est-il partagé

par tous les différents objets sonores, comme dans Push Hard Knock Loud. C’est ici un autre

détachement intéressant de sa musique par rapport à ses travaux antérieurs ou même à

l’électroacoustique qui, généralement, tend à se détacher du rythme en toute connaissance de cause.

Certains petits hics se glissent çà et là dans l’oeuvre par contre. En général, les pièces ressemblent

souvent plus à des improvisations ou à des versions live qu’à un travail studio (d’où, entre autres, la

coupure nette avec l’esthétique électroacoustique, qui offre le plus souvent un montage net et

perfectionniste). Souvent, on peut presque voir les manipulations qui sont apportées à la musique, et bien

que ça puisse avoir une dimension intéressante, c’est ici plus au détriment d’autres aspects de l’oeuvre

qu’autre chose. C’est le cas, par exemple, au niveau du travail de spatialisation; alors que le minimalisme

de la disposition statique des objets sonores dans l’espace est bien justifié par la musique dans une pièce

comme Robots in Rowboats. On ne peut en dire autant pour Handle With Care et 2 for 1, pièces

essentiellement monophoniques malgré les mouvances du son.

Ce qui semble être un petit manque de postproduction se fait voir aussi dans l’étendue spectrale de ses

oeuvres qui se concentre beaucoup sur les fréquences moyennes-hautes. Les basses fréquences ne sont

pas absentes, mais elles sont généralement traitées en plan secondaire (comme dans Please Use Next

Door). Autant je comprends que son style présuppose un tel arrangement du contenu fréquentiel, autant

mes oreilles ne peuvent faire autrement que se fatiguer rapidement. Il y aurait certainement un moyen de

ménager différemment le tout pour avoir un contenu moins dérangeant — et donc moins distrayant à

l’écoute. Même que de pouvoir écouter sa musique un peu plus fort sans craindre la corruption du canal

auditif rendrait certainement l’expérience plus immersive.

Il est intéressant d’observer le détachement progressif de Payeur envers ses influences ou ses autres

projets, car c’est exactement ce que cet album suggère, depuis son premier opus. Bien qu’elle commence

tranquillement à orbiter autour de la même esthétique depuis son dernier opus, on a encore avec Feux de

Joie du contenu intéressant, assez unique et surtout provocateur qui a beaucoup de potentiel – mais qui

pourrait facilement devenir redondant.

MA NOTE: 7/10

Émilie Payeur

Feux de Joie

Jeunesse Cosmique

59 minutes

Lien version web :

http://lecanalauditif.ca/critique-emilie-payeur-feux-de-joie/

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